Causalité mentale

Rémi Tison

Il nous semble à première vue aller de soi que nos pensées et nos états mentaux en général ont un rôle causal à jouer dans le mouvement de nos membres et les transactions de notre corps avec le monde physique. Mais, cette conviction préthéorique de l’efficacité causale de nos états mentaux n’apparaît plus aussi évidente après examen puisqu’elle semble aller à l’encontre de certaines thèses physicalistes, comme la clôture causale du monde physique, par ailleurs généralement tenues pour vraies. Il s’agira de voir laquelle de ces options il faudra privilégier ou s’il est possible de ménager l’une et l’autre de ces intuitions dans un compromis.

Le problème de la causalité mentale, un des nombreux problèmes philosophiques concernant la relation entre l’esprit et le monde physique, a connu un regain d’intérêt dans les vingt-cinq dernières années. Cette résurgence est probablement due en partie aux efforts déployés par Jaegwon Kim (1992, 1998) pour mettre au jour les conséquences dramatiques pour la causalité mentale qu’implique la populaire position du physicalisme non-réductionniste. Le physicalisme non-réductionniste est la thèse, devenue dominante en philosophie de l’esprit dans la seconde moitié du XXe siècle, selon laquelle les propriétés mentales sont distinctes des propriétés physiques, bien qu’elles soient déterminées ou réalisées par celles-ci. Kim tente de montrer, par ce qu’on appelle l’argument de l’exclusion, que la thèse voulant que les propriétés mentales sont distinctes des propriétés physiques, combinée avec un certain nombre de prémisses physicalistes raisonnablement acceptables, implique l’épiphénoménalisme des propriétés mentales, c’est-à-dire leur non pertinence causale. Cette conclusion est éminemment contre-intuitive, ce qui fait en sorte que les protagonistes du débat vont soit vouloir nier la distinction entre les propriétés mentales et physiques, et donc accepter le physicalisme réductionniste, soit chercher à montrer comment la causalité mentale est malgré tout possible.

Nous présenterons ici l’argument de l’exclusion ainsi qu’un certain nombre de réponses possibles avant d’examiner la solution proposée par Kim et défendue plus récemment par McLaughlin (2016), qui emprunte la voie du réductionnisme. Nous tenterons de donner des raisons de croire que cette solution est la plus plausible pour répondre au défi de l’argument de l’exclusion dans un cadre globalement physicaliste et fonctionnaliste, dans la mesure où les alternatives semblent avoir de la difficulté à formuler une conception de la relation entre les propriétés mentales et les propriétés physiques qui ne les identifie pas tout en conservant une indépendance causale intéressante des propriétés mentales.

Bibliographie:

Gibb, S., R. D. Ingthorsson et E. J. Lowe (dir.) (2013), Mental Causation and Ontology, Oxford, Oxford University Press.

Kim, J. (1992), « Multiple Realization and the Metaphysics of Reduction », Philosophy and Phenomenological Research, 52, p. 1-26.

-(1998), Mind in a Physical World, Cambridge, MIT Press.

McLaughlin, B. (2016), « Does Mental Causation Require Psychophysical Identities ? », dans Horgan, T., M. Sabatés et D. Sosa (dir.), Qualia and Mental Causation in a Physical World, Cambridge, Cambridge University Press.

Polger, T. et L. A. Shapiro (2016), The Multiple Realization Book, Oxford, Oxford University Press.

Shoemaker, S. (2007), Physical Realisation, Oxford, Oxford University Press.