Féminisme et autodéfense : une autre généalogie de la violence

Elsa Dorlin, Université Paris-VIII

Un matin de l’hiver 2008, aux Etats-Unis, Suyin Looui est interpellée dans la rue alors qu’elle se rend à son travail : « Hot Ching Chong ! ». Excédée et révoltée, elle décide alors de créer un jeu vidéo « Hey Baby ! » dont les femmes sont les héroïnes. En entrant dans le programme, vous vous retrouvez dans les rues d’une ville qui ressemble à New York ou Montréal, armée d’un fusil. Vous êtes alors accostée par des hommes, plutôt jeunes : « Hey baby, nice legs !… », « Do you have time ?… », « Wow, you’re so beautiful… », « I like your bounce, baby… », « I could blow your back out… ». A ce stade du jeu, vous avez le choix, soit vous répondez quelque peu inquiète et gênée « Thanks ! » et passez votre chemin (le harceleur fait alors mine de vous laisser tranquille et repart mais vous le rencontrerez de nouveau quelques secondes après) ; soit vous dégainez un fusil et tirez jusqu’à ce que mort s’en suive. L’homme gît alors dans une mare de sang, avant d’être remplacé par une tombe portant comme épitaphe la dernière phrase qu’il vous a adressée. Vous ne gagnez rien (les harceleurs sont en nombre infini), juste la possibilité de circuler dans la rue et de continuer à vous faire accoster ; ce qui donne au jeu une dimension kafkaïenne.

Rejoignant plusieurs autres projets féministes contemporains, le jeu vidéo inventé par Suyin Looui, en nous confrontant au fantasme vengeur de sortir armée et à l’ambiguïté de cette satisfaction sadique, nous met face au vide d’expériences de notre puissance d’agir en tant que nous sommes traversées par la violence. Aussi, l’intense plaisir procuré par un jeu où nous sommes les héroïnes « ordinaires » est aussi le fait d’une modification des coordonnées du possible ; ce plaisir nous met ainsi au défi d’élaborer à nouveaux frais ce qu’il est « possible de faire » face à la violence et avec la violence. De ce point de vue, « Hey baby ! » va à l’encontre de l’imaginaire véhiculé par la très grande majorité des représentations de la violence faite aux femmes (y compris au sein d’un certain féminisme), et qui appréhendent ces dernières, non sans raison bien sûr, comme des « victimes » sans défense du sexisme. Or, comment se reconnaître à la fois comme « victime » et demeurer, ou plutôt, advenir malgré tout comme Sujet ? Dans un contexte où, en France, ces derniers mois, la question de la légitime défense a suscité une polémique d’envergure à l’occasion du procès de Jacqueline Sauvage (condamnée pour avoir tué l’homme qui l’a persécutée et battue pendant des décennies – elle a finalement bénéficié d’une grâce présidentielle en décembre dernier), nous reviendrons à travers deux principaux exemples fictionnels sur la question du passage à la violence « féministe » à partir d’une approche phénoménologique des corps violentés.

Lectures suggérées:

Valérie Solanas, Scum Manifesto – préface Christiane Rochefort, 1967 https://infokiosques.net/IMG/pdf/SCUM-cahier.pdf

Helen Zahavi, Dirty Week-end, 1991, Phébus, 2000

Jack Halberstam, « Imagined Violence/Queer Violence : Representation, Rage, and Resistance », Social Text, N°37, 1993, pp. 187-201.

Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, 1961, La Découverte, 2002