Phénoménologie de l’ambiance et de l’affectivité collective

Dominic Morin

Membre du premier cercle phénoménologique formé à Göttingen (avec entre autres Fink, Heidegger, Ingarden et Stein), Max Scheler (1874-1928) est principalement connu pour ses écrits portant sur l’éthique des valeurs et les phénomènes de la vie affective.

Dans son livre Nature et formes de la sympathie : Contribution à l’étude des lois de la vie affective (1923), il s’intéresse plus précisément aux différents phénomènes de participation et de contagion affective ainsi qu’au rapport affectif à autrui. Il s’y questionne entre-autres sur le statut intersubjectif de nos états affectifs : comment l’ « ambiance » — en tant que milieu de contagion réciproque des états affectifs — est déterminante pour la vie affective de tout individu. Que ce soit dans notre vécu quotidien — où la compagnie de personnes joyeuses ou tristes se communique inconsciemment à la personne s’y joignant — ou alors au niveau sociétal — où les foules et masses sont le théâtre d’une contagion réciproque et amplificatrice d’états comme la colère, la peur ou la panique —, Scheler remarque que nos vécus ne sont jamais réellement exempts de cette marque d’autrui. « L’humain vit « tout d’abord » et principalement dans les autres, non en lui-même; il vit plus dans la communauté que dans son propre individu ».

En bref, Scheler propose que nos états affectifs, que nous croyons radicalement personnels, proviennent en fait de situations intersubjectives en fonction de l’ambiance d’un groupe ou d’un lieu.

En un premier temps, nous étudierons donc comment le sujet est marqué, au sein de son individualité même, par les vécus affectifs d’autrui et par différents milieux de telle sorte que certains états affectifs qu’elle croit siens sont en faits inconsciemment hérités. Puis, nous verrons comment Scheler, suivant la guerre de 14-18, prédit avec une surprenante précision le fonctionnement des paniques et des mouvements sociaux à venir, comme des phénomènes de contagion affective réciproque et inconsciente s’amplifiant jusqu’à former des excitations collectives irréfléchies. Un parallèle peut-il alors être dressé entre la fascination affective des foules en Allemagne des années 30 et plus actuellement aux États-Unis?

Bibliographie:

Davis, Zachary et Anthony Steinbock, « Max Scheler », in The Stanford Encyclopedia of Philosophy, sous la direction de Edward N. Zalta, 2016.

Ranly, Ernest W., Scheler’s phenomenology of Community, The Hague, Martinus Nijhoff, 1966.

Scheler, Max, Nature et formes de la sympathie: Contribution à l’étude des lois de la vie affective, traduit par M. Lefebvre, Paris, Payot, 1971.

Stein, Edith, Le problème de l’empathie, traduit par M. Dupuis, Paris, Éditions du cerf, 2012.

Szanto, Thomas, « Collectivizing Persons and Personifying Collectives: Reassessing Scheler on Group Personhood », dans The Phenomenology of Sociality: Discovering the ‘We’, sous la direction de Thomas Szanto et Dermot Moran, London/New York, Routledge, 2015.