Philosophie expérimentale et données textuelles

Louis Chartrand

La philosophie expérimentale est à la fois un courant et une branche de la philosophie qui produit et emploie des données expérimentales pour les fins de la recherche sur des questions philosophiques. Ses pratiquants ont adapté des méthodes d’enquête issues de la psychologie pour étudier les intuitions philosophiques et la réception des expériences de pensées. En plus de confronter à la réalité les attentes que les philosophes se font de la réception de leurs prémisses, ces efforts ont permis de mieux comprendre la fonction, l’application et le sens de concepts traditionnellement étudiés par les philosophes comme le libre arbitre, la responsabilité ou la justice.

Cependant, les méthodes d’enquête utilisées par la philosophie expérimentale ont leurs limites. D’une part, elles reposent sur l’expérimentation auprès de sujet humains qui peuvent parfois être difficiles à rejoindre. S’il est facile d’étudier comment l’étudiant·e universitaire moyen, ou l’utilisateur·trice de Mechanical Turk moyen, conçoit un concept philosophique comme la JUSTICE, il est plus difficile de faire la même étude chez des populations marginalisées, ou chez des expert·es dans un domaine pertinent au concept étudié. D’autre part, ces méthodes ne permettent que de capturer un instantané du concept étudié, et ne permettent pas de revenir en arrière pour se donner une idée de sa généalogie.

La solution à ce problème pourrait se trouver du côté de l’analyse de texte assistée par ordinateur. Les corpus textuels permettent d’étendre une étude à la fois à certains publics difficiles à recruter, et surtout de se projeter dans le passé pour suivre les évolutions d’un concept à travers le temps et l’espace.

Je mettrai de l’avant l’idée que l’étude des corpus peut jouer un rôle similaire aux expériences auprès de sujets humaines pour la philosophie expérimentale, et qu’elles devrait donc, au même titre que ces dernières, faire partie de la boîte à outil de la philosophie.