Une critique de l’amour littéraire : les modalités du désenchantement chez Don Quichotte de la Manche.

Renato Rodriguez-Lefebvre

Les chapitres VIII, IX et X de la seconde partie Don Quichotte relatent la tentative, par l’Ingénieux Hidalgo, de rencontrer la bien-aimée imaginaire à laquelle une part de sa folie doit sa consistance. Dulcinea, à la manière d’une boussole, oriente Don Quichotte et l’incite à multiplier les comportements anachroniques. Lorsque Don Quichotte réclame enfin de la voir, c’est une déception qui lui est réservée : loin d’être la somptueuse princesse de ses chimères, une vulgaire paysanne fait figure de Dulcinea. Au terme de cet épisode, son écuyer Sancho Pança l’incite à croire Dulcinea transformée par un hypothétique sorcier, ce qui expliquerait sa laideur.

Outre le caractère comique de cette scène, celle-ci exprime l’ambiguïté du rapport de Don Quichotte au réel. Si l’enchantement passe nécessairement par le mensonge, quelle vérité peut naître d’une dépendance au faux? En quoi l’amour, telle que la littérature peut en générer les modèles, peut-il conduire à des dérives aussi spectaculaires que celles de Don Quichotte? Ce dernier ne voulait que voir l’être aimé : serait-il coupable, comme tous les amoureux, de découvrir le mensonge dont l’amour littéraire est le producteur? L’effort consistera à explorer ces questions, sans prétendre, du fait de la brièveté de l’échange, épuiser leur contenu.

Don Quichotte, vol. II, chapitres VII, IX et X, par Miguel de Cervantes. Il n’y pas de traduction qui soit, du moins en français, supérieurement à une autre.