Protéger les espèces prédatrices non charismatiques : le concept d’espèce culturelle clé de voûte peut-il réconcilier valeur culturelle et valeur écologique ?

Samedi 9 Février, Concordia, 13h à 14h30

Dans le domaine de la protection de l’environnement, le concept d’espèce phare ou d’espèce charismatique désigne en général des espèces biologiques qui bénéficient d’un niveau de sympathie élevé, propre à soutenir la mise en œuvre de programmes de conservation de large envergure (notamment, via des appels à don ou des actions citoyennes, comme les manifestations ou les pétitions). Quelques espèces peuvent mobiliser à une échelle internationale, à l’image du panda géant, logo historique du World Wild Found (WWF), ou interrégionale, à l’instar du béluga, figure du mouvement de lutte contre le projet d’oléoduc transcanadien Énergie Est. En général, cependant, le pouvoir mobilisateur des espèces charismatiques varie sensiblement d’un groupe culturel à l’autre. En outre, les soutiens obtenus à travers la mise en avant de ces espèces ne traduisent pas systématiquement, si ce n’est rarement, l’existence d’une influence culturelle significative de celles-ci sur les communautés humaines ciblées. La section allemande du WWF propose, par exemple, d’adopter symboliquement des espèces animales qui marquent l’imaginaire européen deterres sauvages éloignées, aux formes animales, biologiques et écologiques exceptionnelles: la savane africaine ou les forêts tropicales d’Amazonie et d’Asie. La place que le lion, le jaguar ou l’orang-outan ont dans les cultures allemandes reste cependant discutable. Enfin, si le lien que le concept d’espèce charismatique tisse entre valeur et identité culturelle se révèle hautement contingent, lorsqu’il ne se révèle pas superficiel, la relation qu’il établit entre la valeur culturelle des espèces et leur rôle écologique est quant à lui complètement absent.

Au début des années 2000, le concept d’espèce culturelle clé de voûte a été proposé en ethnoécologie pour répondre, en partie, aux limites épistémologiques – ce que le concept nous permet de connaître de la relation des cultures humaines aux entités biologiques et écologiques non humaines – et pratiques – le type d’espèces et d’environnement qu’il permet de protéger – du concept d’espèce charismatique. Ce concept reprend l’idée de base du concept écologique d’espèce clé de voûte, apparu à la fin des années 1960, qui tend à désigner des espèces dotées d’un rôle structurel ou fonctionnel élevé au sein de leur communauté écologique. Dans cette présentation, je discute deux critiques qui ont été adressées au concept d’espèce culturelle clé de voûte à partir de la question suivante: Quelle relation est-il possible d’établir entre la valeur culturelle des espèces biologiques et une valeur écologique qui ne soit pas directement pensée, ni limitée aux intérêts humains? En me focalisant sur le problème posé par la protection ou la réintroduction d’espèces prédatrices sur des terres en partage entre humains et non-humains, je discuterai ainsi (1) l’absence defiliation conceptuelle entre celui-ci et le concept d’espèce clé de voûte et, à l’inverse, le lien trop fort qu’il posséderait avec le concept d’espèce charismatique ; (2) le risque d’une mise au ban des espèces natives, dans les programmes de protection de la nature, en faveur d’espèces exotiques invasives, qui disposeraient d’une valeur culturelle plus élevée.


Sophia Rousseau – Mermans est candidate au doctorat en philosophie à l’Université de Montréal et l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Sa thèse porte sur le concept écologique d’espèce clé de voûte et les éthiques écocentrées. Ses travaux portent principalement sur des questions de philosophie de l’écologie et d’éthique environnementale. Plus d’information : http://www.leips-montreal.org/index.ph p/2016/01/22/sophia-rousseau-mermans/