L’institut de recherches sociales s’en va-t’en guerre : Franz Neumann, Carl Schmitt et la polycratie nationale-socialiste

Mathieu J. Lainé

Samedi – 10h à 10h45

Contraint de fuir l’Allemagne en 1933, le juriste Franz Neumann (1900-1954) se place au service du renseignement militaire américain (Office of Strategic Services) au début de la Seconde Guerre Mondiale. À l’instar de ses collègues de la branche new-yorkaise de l’Institut de recherches sociales (Institut für Sozialforschung), il prend ainsi part à la guerre psychologique (psychological warfare) que les États-Unis entreprennent alors contre l’Allemagne nazie.

Neumann s’attaque nommément au juriste officiel (kronjurist) du parti nazi – l’infâme Carl Schmitt (1888-1985).

Figure phare de l’Institut de recherches sociales, Neumann renverse dialectiquement une notion polémique que Schmitt avait lui-même employée afin de dénoncer la dégénérescence du régime démocratique de Weimar vers une juxtaposition d’institutions échappant à un pouvoir de contrôle et décision unique ; cette notion – la polycratie, s’entend –, Neumann la (re)dirige contre qui une dictature qui prétend, justement, avoir restauré l’unicité du pouvoir. Obséquieux et ambitieux à la fois, Schmitt fait l’éloge de l’unité du nazisme dans ses écrits, mais, comme le révèle Neumann, cette unité est illusoire. Derrière la façade lissée par la propagande, les gangsters nazis se disputent en réalité le contrôle des institutions étatiques – ministères, agences, secrétariats, etc. –, afin de promouvoir leurs intérêts respectifs. Contrairement à ce prétend Schmitt, l’Allemagne nazie n’est pas un État régi par le principe du Führer (Führerstaat), mais bien plutôt une polycratie appelée à sombrer dans le chaos à force de désorganisation et sous le coup d’institutions et d’appareils de pouvoir rivaux et se radicalisant l’un par rapport à l’autre – l’Allemagne nazie est un non-État.

C’est donc à au procès que Franz Neumann a savamment instruit contre Carl Schmitt que sera consacrée notre présentation. Nous espérons ainsi rappeler cet épisode haletant de la philosophie politique, au cours duquel la théorie critique (Kritische Theorie) a permis à Neumann de dévoiler l’irrationalité du national-socialisme